
Le banquet de Belschatsar. Rembrandt, c. 1635-1638.
Huile sur toile, 167,6 x 209,2 cn, Galerie nationale, Londres (Wikipédia).
Quand les dieux écrivent sur les murs
François Doyon | 26 mai 2025
Au rang des images les plus troublantes de la Bible, celle du doigt de Dieu écrivant sur le mur d’un palais païen occupe une place à part. Nous sommes au chapitre 5 du livre de Daniel. Le roi Belschatsar, dernier souverain babylonien selon la tradition biblique, organise un banquet fastueux. Orgueil des empires, inconscience du sacré : les coupes en or du Temple de Jérusalem, prises comme butin, servent désormais à boire du vin en l’honneur des dieux d’or, d’argent, de bronze et de pierre.
C’est dans cette ambiance d’euphorie sacrilège que surgit le choc du surnaturel. « À l’instant même, surgirent des doigts de main d’homme : ils écrivaient devant le candélabre sur le plâtre du mur du palais royal, et le roi voyait le tronçon de main qui écrivait » (Dn 5,5). Pas de tonnerre, pas de voix du ciel : seulement des doigts. Un geste d’écriture désincarné, sans corps, sans visage.
Parmi les récits à teneur fantastique qui traversent la Bible hébraïque, l’épisode de Daniel 5 occupe une place singulière. Ce n’est pas un prophète qui parle, ni un ange qui apparaît, mais une main désincarnée — ou plutôt des doigts — qui surgissent pour écrire une sentence sur la muraille du palais royal de Babylone. Le récit met en scène une intervention divine à la fois saisissante et silencieuse, dans la tradition des signes surnaturels censés annoncer la chute d’un empire.
Ce passage appartient au corpus des récits de cour du livre de Daniel (chapitres 1 à 6), composés en araméen dans un style narratif proche des contes didactiques orientaux. Il s’agit de textes de sagesse résistante, produits à l’époque hellénistique — probablement au IIe siècle avant notre ère — dans un contexte de tensions religieuses sous le règne d’Antiochos IV Épiphane. Ces récits ne décrivent pas une chronique historique babylonienne, mais construisent un monde symbolique dans lequel les rois païens se heurtent à la souveraineté du Dieu d’Israël.
Le motif du prodige surnaturel dans le contexte d’un festin royal est courant dans la littérature antique. On le retrouve, mutatis mutandis, chez Hérodote (Histoires 1,91), où le roi Crésus, au sommet de sa puissance, reçoit un signe divin annonçant sa ruine. Ou encore dans les histoires d’apparitions et de signes envoyés par les dieux dans les romans grecs et hellénistiques. L’Antiquité, loin d’opposer radicalement le naturel et le surnaturel, envisage ces manifestations extraordinaires comme des médiations entre le divin et l’humain, surtout dans les moments de basculement politique.
Dans Daniel 5, le surnaturel prend la forme étonnante d’une écriture autonome. La main n’est pas identifiée, la source de l’écriture reste invisible. Il ne s’agit pas d’une révélation explicite, mais d’un signe à déchiffrer. Le récit joue ici sur le double registre de l’émerveillement et de la menace. Le roi Belschatsar, incarnant l’arrogance impériale et l’oubli du sacré, est confronté à une parole écrite qui défie son savoir et celui de ses sages. L’écriture — mene, mene, teqel, u-pharsin — n’est compréhensible que par Daniel, figure du sage fidèle, dépositaire du véritable discernement.
L’épisode, dans sa construction narrative, met en scène une inversion : la scène d’ivresse devient scène de jugement ; la parole royale est réduite au silence ; et la vraie puissance ne réside ni dans l’armée ni dans la richesse, mais dans le savoir interprétatif. C’est une scène typique de ce que Paul Veyne appelait le « merveilleux rationnel » antique : un fait prodigieux, mais encadré par un système de sens, et destiné à démontrer une vérité morale ou théologique.
Le succès durable de ce récit tient à la puissance de son imagerie. Dès l’Antiquité tardive, l’épisode devient un topos iconographique, et l’expression « the writing on the wall » entre dans le langage courant en anglais pour désigner un avertissement annonçant une chute inéluctable. Les artistes comme Rembrandt ou Blake s’en empareront, en accentuant tantôt la terreur du roi, tantôt l’étrangeté du geste graphique.
D’un point de vue historico-critique, on peut lire Daniel 5 comme un récit de légitimation inversée : au lieu de chanter les louanges d’un empire, il raconte sa chute annoncée. La main qui écrit sur le mur ne vise pas à émerveiller, mais à interroger le pouvoir. L’écriture divine n’est pas spectaculaire, elle est politique : elle vient s’inscrire dans l’espace du pouvoir comme rappel de ses limites.
Ce texte, en apparence étrange, s’inscrit donc dans une logique bien connue des littératures antiques : celle des signes envoyés par les dieux au moment où les empires chancellent. Mais ici, ce n’est pas un dieu parmi d’autres qui parle — c’est le Dieu d’Israël, caché, silencieux, mais souverain. Et il parle par l’écriture, comme s’il inscrivait lui-même l’histoire sur les murs du monde.
François Doyon détient un doctorat en philosophie de l’Université de Montréal. Il est présentement doctorant en théologie à l’Université Laval (Québec).
