
La déesse égyptienne Nout arquée au-dessus de la terre est soutenue par Seth dans cette illustration (futura-sciences.com).
Les colonnes qui soutiennent la terre
François Doyon | 15 septembre 2025
Que signifie, dans la Bible, que la terre repose sur des « colonnes »? À première vue, Ps 75,3 et 1 S 2,8 semblent reconduire une cosmographie naïve que certains mobilisent encore pour faire de l’Écriture l’alliée des platistes, ceux qui croient que la terre est plate.
Les deux versets invoqués — « La terre et tous ses habitants vacillent ; c’est moi qui affermis ses colonnes » (Ps 75,3) et « À YHWH sont les colonnes de la terre, et c’est sur elles qu’il a posé le monde » (1 S 2,8) — relèvent de la poésie liturgique et d’un cantique de louange. Ils ne prétendent nullement livrer une cosmographie descriptive : ils mobilisent un lexique d’architecture (les ʿammûdîm, « colonnes », et, en 1 S 2,8, des « appuis/fondations » de la terre) afin de signifier que la stabilité du monde est une œuvre de gouvernement divin. Dans un contexte où « tout vacille », l’énoncé performatif affirme que Dieu « cale » l’ensemble de la création, garantissant ainsi la fiabilité d’un ordre habitable. Le propos est théologique et éthique — qui tient le monde et à qui accorder sa confiance — plutôt que physique.
À cet égard, demander si « la Bible enseigne une terre plate » installe un anachronisme méthodologique. Le corpus biblique n’articule pas un modèle scientifique unifié, mais orchestre des images hétérogènes, souvent héritées d’un répertoire proche-oriental commun, pour dire la souveraineté de Dieu sur le cosmos. On observe même au sein du canon une pluralité délibérée : aux métaphores de « colonnes » ou de « fondations » (Ps 104,5 ; Jb 38,4-6) répond, comme contrepoint, l’assertion paradoxale de Jb 26,7 selon laquelle Dieu « suspend la terre sur le néant ». Cette tension n’est pas un embarras à résoudre ; elle atteste la qualité figurative du langage et sa finalité doxologique. De nombreux passages, par ailleurs, présupposent un cosmos tripartite et fonctionnel — cieux, terre, abîmes — structuré par des séparations utiles (voûte/firmament, portes et verrous des eaux, « barres de la terre » en Jon 2,7 [texte massorétique 2,6]). L’enjeu n’est pas de déterminer la forme géométrique de la terre, mais d’exprimer que l’habitable est protégé des poussées du chaos.
Les parallèles du Proche-Orient ancien confirment ce cadre. Dans l’Enūma eliš, Marduk triomphe des eaux primordiales et « aménage » le monde en fixant la voûte céleste, en assignant des limites et en installant portes et verrous : stabiliser, séparer, border — tel est le geste cosmogonique, non déterminer une sphéricité ou une planéité. À Ougarit, l’édification du palais de Baal sur le mont Ṣapôn met en scène l’ordre cosmique : l’architecture sacrée fonctionne comme une dramatisation du cosmos réglé, avec trône, ouvertures du ciel et orage maîtrisé. En Égypte, la figure de Nout arque son corps au-dessus de la terre, soutenue par Shou ou par des montants disposés aux points cardinaux ; l’ordre (maât) se dit au moyen de supports, d’appuis et de séparations qui contiennent les eaux indifférenciées du Noun. Partout, une même logique : ce n’est pas la géométrie qui fait sens, mais la thématisation de l’ordre face au chaos. De ce point de vue, l’analogie structurante « temple = cosmos » est décisive : dans le monde antique, le temple, avec ses fondations, ses colonnes et sa salle du trône, « performe » le monde ordonné. Les Psaumes et le cantique de 1 Samuel reprennent ce lexique cultuel pour confesser que l’édifice du réel appartient en propre à YHWH, qui seul le fonde et l’affermit.
Lire Ps 75,3 et 1 S 2,8 aujourd’hui suppose donc de prendre la poésie au sérieux : les « colonnes » n’énoncent pas l’existence d’éléments architecturaux situés quelque part sous la croûte terrestre ; elles signifient que la stabilité du monde — malgré les crises qui le font chanceler — dérive de l’acte souverain de Dieu. À l’objection moderne, on répondra simplement : non, ces versets n’enseignent pas une « terre plate » ; ils n’enseignent aucune physique. Ils condensent, dans un idiome partagé avec les cultures voisines, une conviction liturgique et sapientiale : l’habitable persiste parce qu’il est tenu, réglé et continûment affermi. Que d’autres textes bibliques parlent de « bases », de « pierre angulaire » (Jb 38,6) ou, inversement, d’une suspension « sur le néant » (Jb 26,7) ne contredit pas cette visée ; cela en marque au contraire la liberté figurative. Dans la mesure où l’exégèse historico-critique a montré l’inscription de ces images dans l’imaginaire cosmo-architectural du Proche-Orient ancien, il convient de résister aux lectures hyper-littéralistes qui transforment la poésie en schéma technique. La Bible ne dessine pas une carte ; elle prononce une confiance.
François Doyon détient un doctorat en philosophie de l’Université de Montréal. Il est enseignant en philosophie au cégep de Saint-Jérôme et doctorant en théologie à l’Université Laval (Québec).
