Les chants de joie. James Tissot, c. 1896-1902. Gouache sur carton, 20,1 x 26,7 cm.
(image © Jewish Museum, New York)

Quand Myriam échappe à l’effet Matilda

Bertrand Bucalossi-RolinBertrand Bucalossi-Rolin | 20 octobre 2025

Qui est l’auteur de ce qui pourrait être le plus ancien des hymnes bibliques en Exode 15 ? Les hésitations rédactionnelles du livre de l’Exode l’attribuent à la fois à Moïse et à Myriam. La tradition retiendra le nom de « cantique de Myriam ». Le rôle de la prophétesse et des femmes en général n’a pas été entièrement effacé et il semble que « l’effet Matilda [1] » n’ait pas ici pleinement fonctionné.

Immédiatement après le franchissement de la mer des Joncs et la déconfiture des troupes de Pharaon, le livre de l’Exode (chap. 15) relate le chant spontané d’un cantique de joie et de bénédiction au sein du peuple des fils d’Israël. Ce mouvement de joie est le pendant des cris de désespoir, de panique et de récriminations à l’encontre de Moïse formulés en Exode 14,10-12.

Selon Exode 15,1, l’hymne est chanté par Moïse et les fils d’Israël. Il est retranscrit sur dix-huit versets. Il proclame la gloire du Seigneur, écrasant les troupes de Pharaon par sa maîtrise belliqueuse des éléments naturels. Une seconde partie du cantique évoque l’arrivée en terre promise, évidemment anachronique au moment où le récit est censé se dérouler : le chant a pu être considéré à ce point comme fondateur qu’il a été complété ultérieurement par les scribes de manière à constituer une forme de crédo couvrant l’ensemble de l’expérience de l’exode.

Le verset 20, en revanche, met en scène, pour sa première apparition, Myriam. Elle a le titre de prophétesse. Elle est la sœur d’Aaron, et donc également de Moïse (Nombres 26,59), sans que l’extrait ne le précise. Myriam se saisit d’un tambourin et initie avec toutes les femmes une scène de liesse, dansant, jouant et chantant les premières paroles (à la nuance près, à la première strophe, que « je veux chanter » devient « chantez ») du cantique.

À la lecture du verset, il est difficile de ne pas comprendre que le cantique, expression de foi spontanée, est l’œuvre de Myriam [2]. Le premier verset (Exode 15,1) attribuant la paternité du cantique à Moïse « avec les fils d’Israël » ne détaille pas les conditions dans lesquelles il survient. Il apparaît comme une tentative ultérieure de quelque scribe de rétablir une primauté masculine. L’initiative de ce scribe n’a cependant pas été jusqu’à effacer l’épisode de Myriam et de « toutes les femmes ».

La question de l’attribution du poème originel à Moïse ou à Myriam a pu curieusement être qualifiée de « spéculation […] futile [3] » Il n’est pourtant pas anodin de constater que deux des plus antiques hymnes d’Israël sont l’œuvre de prophétesses, Myriam et Déborah (Juges 5).

Le cantique de Myriam est la première formulation mémorielle de la libération d’Égypte, qui sera reprise dans tant de psaumes. C’est un cantique qui prête à danser et à l’accompagnement musical. Surtout, le récit place l’origine de cette célébration de la mémoire de la libération dans un élan de joie spontanée, un cri de vie suite à l’issue inespérée de la confrontation à une mort certaine.

Bertrand Bucalossi-Rolin détient un doctorat de l’université de Strasbourg. Sa thèse, défendue en juillet 2025, a pour titre : « Quand Dieu répond à Job (Job 38-41) : une expérience de la vie sauvage au cœur de l’angoisse ».

[1] L’effet Matilda désigne le mécanisme d’accaparement, par des hommes, du mérite du travail intellectuel réalisé par des femmes, notamment dans le champ scientifique et par extension dans le champ culturel. Il a été théorisé par l’historienne des sciences Margaret Rossiter au début des années 1980.
[2] Voir Carol Meyers, Exodus, New-York, Cambridge University Press, 2005.
[3] Voir John I. Durham, Exodus, 1987, Waco, Word Books (Word Biblical Commentary 3), p. 204.

Curieuse Bible

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La Bible comporte beaucoup d’éléments insolites, de passages obscurs, de détails cocasses. Il s’agit d’éléments parfois secondaires, mais qui font partie intégrante de la Bible et qui contribuent à sa richesse. Chrystian Boyer et ensuite Erwan Chauty et Sébastien Doane présentent dans cette chronique quelques-unes de ces curiosités de la Bible.