Icône de l’Anastasis. Jésus tire Adam et Ève de leur tombe en remontant du séjour des morts.
Fresque de la basilique Saint-Sauveur-in-Chora à Istanbul (Wikipédia).

Jésus est-il descendu aux enfers ?

François DoyonFrançois Doyon | 17 novembre 2025

Pourquoi l’Église professe-t-elle encore « il est descendu aux enfers »? Derrière cette formule du credo se cache une tradition bibliquement très brève, mais extraordinairement féconde dans la littérature chrétienne ancienne et l’imaginaire antique. L’idée est simple à énoncer : après sa mort, Jésus descend au séjour des morts pour y proclamer sa victoire et libérer les justes. Les théologiens parlent du descensus, et cette scène a inspiré homélies, icônes et récits pendant des siècles.

Pour s’y retrouver, il faut d’abord clarifier le vocabulaire. Dans la Bible hébraïque, le shéol n’est pas un enfer de flammes, mais le lieu indistinct où vont tous les morts, une sorte de bas-monde d’ombres. Au contact de la culture grecque, la carte des morts se précise : hadès devient le terme courant pour dire le séjour des morts, parfois différencié en zones de consolation et de peine ; plus tard, le terme géhenne en vient à nommer un lieu de châtiment. Les mots bougent, les images s’épaississent : comprendre le descensus suppose de garder ces nuances en tête.

Le Nouveau Testament, lui, demeure allusif. Un verset fameux — 1 Pierre 3,19 — évoque le Christ qui « proclame » aux esprits en prison. Les premières communautés ont alors comblé les blancs par des écrits apocryphes (non retenus dans le canon) qui ont durablement modelé l’iconographie et la prédication. Dans l’Évangile de Bartholomée, Jésus descend, brise portes et verrous, frappe et enchaîne Hadès — personnifié — puis prend Adam par la main pour le tirer hors des ténèbres ; cette main tendue deviendra le motif le plus populaire de l’art pascal. L’Évangile de Nicodème raconte la même dramaturgie : les vantaux de bronze cèdent, le « roi de gloire » illumine l’Hadès, saisit Adam et délivre « tous les morts enchaînés ». Ce sont ces récits qui expliquent l’icône byzantine où le Christ se tient debout sur les portes brisées de l’enfer et relève Adam et Ève.

Les Anciens, toutefois, connaissaient déjà des descentes aux enfers : Orphée, Ulysse… et surtout Héraclès. Dans la Bibliothèque attribuée au Pseudo-Apollodore, le héros dompte Cerbère, relève des figures illustres et négocie avec le souverain des morts. Les parallèles sautent aux yeux : libérer des ancêtres, tirer par la main, affronter le seigneur du dessous. Mais le ton diffère : les récits chrétiens ne contentent pas d’un exploit héroïque ; ils signifient une victoire pascale qui neutralise l’Hadès au bénéfice de l’humanité entière. Autrement dit, les auteurs chrétiens réécrivent des motifs partagés de l’Antiquité pour confesser autre chose : non pas la prouesse d’un surhomme, mais l’œuvre du Messie qui entraîne avec lui ceux qui étaient retenus.

À quoi sert, au fond, cette histoire ? Elle dit que rien de l’expérience humaine n’échappe au Christ, pas même la mort ; que l’Hadès n’est plus une prison sans issue, parce qu’une main se tend désormais pour relever ; et que la Pâque éclaire les lieux ténébreux où l’on croyait ne jamais revoir l’aube. C’est pourquoi nos liturgies ont gardé la formule, et nos images, la poignée de main d’Adam avec le Vivant.

Si nos fictions contemporaines racontent encore des retours du monde d’en bas, c’est que cette grammaire narrative demeure parlante : quelqu’un descend, brise la fatalité, ramène des captifs. La version chrétienne, relue avec ses racines bibliques et ses échos antiques, condense l’espérance en une image limpide : la main qui relève.

François Doyon détient un doctorat en philosophie de l’Université de Montréal. Il est enseignant en philosophie au cégep de Saint-Jérôme et doctorant en théologie à l’Université Laval (Québec).

Curieuse Bible

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