
Le verset du psaume rappelle le massacre des innocents chez Matthieu.
Léon Cogniet, 1824. Huile sur toile, 261 x 228 cm. Musée des beaux-arts de Rennes (Wikipédia).
Une prière aux frontières de la barbarie
François Doyon | 16 févmarsrier 2026
On croyait ouvrir un livre de prière ; on tombe sur une phrase qui glace : « Heureux qui saisira tes petits enfants et les écrasera contre le rocher » (Psaume 137,9). Rien, dans l’idée moderne de la foi, n’a préparé à une telle brutalité mise en bouche liturgique : ici, la violence ne se raconte pas, elle se souhaite — et elle se souhaite devant Dieu. Faut-il alors conclure que la Bible bénit l’horreur, ou comprendre plutôt que certains textes, loin d’édifier, exposent sans fard ce que la catastrophe fait au cœur humain : la justice défigurée en vengeance, la mémoire blessée en désir de destruction?
Le verset 9 du Psaume 137 déroute moins par son étrangeté que par sa place : il ne s’agit pas d’un récit de guerre, mais d’une parole portée à la prière. Pour un lecteur contemporain, l’obstacle est immédiat : comment un texte biblique peut-il mettre en bouche un souhait d’infanticide? L’exégèse commence ici par une distinction élémentaire, souvent oubliée : un texte biblique n’est pas toujours un enseignement moral, et la présence d’une parole dans l’Écriture n’implique pas qu’elle soit proposée comme modèle.
Le Psaume 137 appartient au genre des lamentations, avec une finale d’imprécation. Dans ce registre, on ne transmet pas une règle de conduite ; on met en forme une protestation, une plainte, parfois un cri, où l’affect n’est pas domestiqué mais exposé à nu. Le verset 9 n’est donc pas une prescription (« fais ceci »), mais une énonciation poétique située : un désir de revanche formulé depuis l’expérience d’un monde effondré.
Le cadre est celui de l’exil : Jérusalem a été détruite, une population déportée, une mémoire collective traumatisée. Dans l’Antiquité, la guerre totale n’épargne pas les enfants ; la violence évoquée par le psaume renvoie à un horizon historique où l’on sait que l’ennemi a humilié, tué, déraciné. Le texte répond alors par la logique de la rétribution : que le mal revienne sur celui qui l’a commis. Expliquer cette logique ne revient pas à la justifier. Exégétiquement, on doit tenir ensemble deux affirmations : (1) le souhait exprimé est moralement inadmissible si on l’entend comme norme ; (2) il est intelligible comme langage-limite d’une communauté blessée, qui refuse que l’injustice soit recouverte par l’oubli ou par une spiritualisation trop rapide. C’est précisément parce qu’il est scandaleux que le verset force le lecteur/la lectrice à reconnaître ce que la violence fait au désir de justice : elle peut le dégrader en désir de destruction.
La difficulté devient alors herméneutique et liturgique : que signifie « prier » une telle parole? Deux usages doivent être soigneusement distingués. Le premier — dangereux — consiste à endosser l’imprécation comme légitimation de la vengeance : le texte devient alors un réservoir de justifications, et il cesse d’être un miroir critique. Le second — possible — consiste à lire le verset comme une confession de la tentation vengeresse : la prière ne sanctifie pas la violence, elle la met à découvert devant Dieu, comme pour dire : « voilà ce que la souffrance produit en nous ; voilà ce qui réclame jugement et transformation ». C’est pourquoi, dans l’histoire de la réception, on observe des stratégies divergentes : omission liturgique, encadrement explicite, ou encore relecture allégorique (Babylone figurant le mal, les « petits » les pensées mauvaises à briser dès leur naissance). Ces solutions ne changent pas le sens premier du texte ; elles disent plutôt la responsabilité de ceux qui le lisent.
On peut ainsi comprendre le passage (Ps 137,9) sans le blanchir. Le verset demeure violent, et son contenu ne peut être moralement normatif. Mais il a une fonction : garder mémoire de l’injustice, donner voix à la détresse sans la maquiller, et obliger le lecteur à distinguer — dans la Bible même — entre parole humaine exposée et conduite à imiter. La question décisive n’est donc pas seulement : « ce verset est-il choquant? » (il l’est), mais : « que faisons-nous de ce choc? » S’il sert à justifier la vengeance, il devient toxique ; s’il sert à dévoiler la logique de la violence et à refuser sa sacralisation, il devient, paradoxalement, un texte de discernement.
François Doyon détient un doctorat en philosophie de l’Université de Montréal. Il est enseignant en philosophie au cégep de Saint-Jérôme et doctorant en théologie à l’Université Laval (Québec).
