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Bible et culture
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chronique du 9 mars 2007
 

Des preuves d’outre-tombe?

The Lost Tomb of Jesus

Du bon cinéma

     Nous avons eu droit à tout un spectacle audiovisuel, au coût faramineux de 3,5 millions de dollars. Comme dans un polar captivant, nous avons assisté à la reconstitution pas à pas d’une enquête de soi-disant journalisme scientifique. L’équipe se rend sur les lieux de la découverte de 1980, visite l’entrepôt de l’Israël Antiquities Authorities à Bet Shemesh, questionne divers experts sur des éléments du dossier. Nous voyons Simcha Jacobovici s’émerveiller à chaque indice trouvé, se décourager devant des impasses, tenir tête aux spécialistes qui n’appuient pas ses hypothèses, contourner les obstacles et parvenir au but en se glissant dans l’ouverture menant au « tombeau perdu » de Talpiot. La caméra nous montre tout : le tombeau, le plan, les ossuaires, les inscriptions, les restes sur lesquels les test d’ADN ont été faits. Pour les besoins du suspense, le spectateur apprend réponses et résultats en même temps que le journaliste, puis participe par le truchement de la caméra à la redécouverte du tombeau, caché sous une dalle de ciment dans le jardin d’un quartier résidentiel de Jérusalem. Le film s’arrête lorsque les autorités israéliennes demandent « en direct » au cinéaste de recouvrir le tombeau, Simcha Jacobovici n’ayant pas de permis pour faire des fouilles à cet endroit. C’est plus excitant et plus « réel » que n’importe quel film d’Indiana Jones.

De la mauvaise science

     En filigrane à ce déploiement d’images, le réalisateur tisse une toile d’hypothèses semblant toutes mener à la conclusion qu’il s’agit bel et bien là du tombeau de Jésus de Nazareth et de sa famille.

     L’argument de base est d’ordre statistique. Quelles sont les chances qu’un tombeau juif du Ier siècle puisse contenir autant de noms reliés à la famille de Jésus de Nazareth et ne pas être le bon? On fait appel à un mathématicien, le professeur Andrey Feuerverger de l’Université de Toronto. Celui-ci évalue à 600 contre 1 cette probabilité. Les chiffres ont été calculés en fonction du nombre d’ossuaires découverts (900) et de l’importance relative des noms figurants sur les inscriptions : « Jésus, fils de Joseph », « Juda, fils de Jésus », « Matthieu », « Maria », « José », « Mariamené ». Les vices de procédure sont flagrants : on fait appel à un seul statisticien, qui doit travailler avec des noms identifiés de force à la famille de Jésus, alors qu’ils sont très communs. Pourquoi calculer les probabilités à partir des ossuaires découverts, plutôt qu’à partir du nombre d’habitants (par ailleurs inconnu)? Tous ne pouvaient pas se payer un tombeau creusé dans le roc. Le caractère extraordinaire de cette liste de noms repose en fait sur le seul qui soit inscrit en grec : « Mariamené », qu’on se permet d’identifier à Marie-Madeleine simplement parce qu’un texte apocryphe du IVe siècle la prénomme ainsi (Actes de Philippe), à l’encontre de la tradition canonique. Comment une hypothèse aussi fragile saurait-elle soutenir le poids de la preuve?

ossuaire de Jacques

L'ossuaire dit de Jacques, frère de Jésus
(photo : Bibical Archaeology Review)

     D’autres hypothèses remplissent le vide laissé par l’absence de démonstration. On avance l’idée que l’ossuaire de « Jacques, fils de Joseph », apparu sur le marché il y a quelques années, appartiendrait à ce tombeau et renforcerait la thèse en s’ajoutant aux noms connus des proches parents de Jésus de Nazareth. On imagine que « Mariamené » était l’épouse de « Jésus, fils de Joseph », parce que les tests d’ADN révèlent qu’ils n’étaient pas les enfants d’une même mère. On s’est gardé cependant de faire les mêmes tests sur les restes des autres ossuaires… (Qu’adviendrait-il du documentaire si les autres membres supposés de la famille de Jésus n’étaient pas reliés par le sang?). On suppose que le nom de « Juda, fils de Jésus » a été gardé secret par les premiers chrétiens pour le protéger, mais qu’il était ce mystérieux « disciple bien-aimé » de l’évangile de Jean, présent à la dernière Cène et au pied de la croix. On va jusqu’à proposer que c’est à Marie-Madeleine que Jésus adressait ses adieux lorsqu’il disait : « Femme, voici ton fils » (Jean 19,26). Le récit indique bel et bien pourtant qu’il s’agissait de la mère de Jésus, pas de son épouse ou de la mère de son fils! Enfin, on se permet d’extrapoler à outrance en affirmant que ce tombeau était le mieux placé pour recueillir les restes de la famille de Jésus, puisqu’il est situé entre Jérusalem et Bethléem.

     Le dossier des preuves présentées à l’appui de l’identification du tombeau de Talpiot comme lieu d’inhumation de Jésus de Nazareth n’a de scientifique donc que le maquillage : quelques experts triés sur le volet, auxquels on pose des questions tendancieuses, pour lesquelles on croit déjà détenir les réponses. Beaucoup d’insistance est mise sur le caractère extraordinaire d’éléments à vrai dire insignifiants. S’il est vrai que le documentaire fait place à des spécialistes d’avis contraire, c’est Simcha Jacobovici qui s’érige en juge de leurs opinions, jouant aux archéologues, aux épigraphistes et aux exégètes. Or, la science n’est pas un jeu. Si elle en est un, c’est un jeu sérieux, avec des règles claires, qui n’ont pas été respectées. On ne peut pas bâtir des certitudes sur la base d’hypothèses chancelantes. On ne peut pas remplir les espaces vides à volonté, comme Simcha Jacobovici se targue de le faire. On ne crée pas du savoir à partir d’intuitions personnelles impossibles à vérifier. On ne fait alors qu’étalage public de sa propre ignorance.

Du journalisme-fiction

     Simcha Jacobovici croit s’exempter de toute imputabilité du fait qu’il n’est pas un expert dans chacun des domaines scientifiques que son hypothèse exige de maîtriser. Il se présente comme un journaliste ayant montré ce que d’aucuns ne voudraient pas voir, ayant relié les spécialités pour que le savoir circule et sorte au grand jour. C’est de la mauvaise représentation. Un journaliste scientifique rapporte les débats en cours : il n’en crée pas un nouveau de toutes pièces! Un vrai journaliste scientifique ne part pas son propre sujet de recherche, sans se plier aux conventions scientifiques et sans soumettre ses résultats au jugement des experts. En fin de compte, le documentaire de Simcha Jacobovici s’avère décevant, parce que ce n’est même pas du bon journalisme. Comment ne pas soupçonner alors les producteurs de viser un coup médiatique susceptible de rapporter beaucoup d’argent?

Rodolfo Felices Luna

 

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Quelques questions posées par le Code Da Vinci