Judith (détail). Gertrude Crête, SASV. Encres acryliques sur papier, 2000 (photos © SEBQ) 

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Judith, ou quand la foi se double d’audace

Anne-Marie ChapleauAnne-Marie Chapleau | 5 novembre 2018

Lire le livre de Judith

Le général Holopherne campe aux abords de la Judée avec ses armées. Il a été envoyé par Nabuchodonosor, roi des Assyriens, pour châtier Israël qui s'est rendu coupable de refuser par deux fois de se soumettre à ses ordres. Pris d'une inquiétude mortelle, les Israélites organisent la résistance en gardant les passes de montagne qui contrôlent l'accès à Jérusalem. En bon stratège, Holopherne déploie ses troupes autour de la petite ville de Béthulie et contrôle tous ses accès. Il n’a plus qu’à attendre que la faim et la soif poussent les habitants à se rendre. Les supplications qu'ils s'entêtent à élever vers le ciel n'y changeront rien.

Le siège dure maintenant depuis trente-quatre longs jours. Le courage s'épuise au même rythme que les citernes. La population commence à reprocher au chef Ozias ne pas s'être incliné devant Nabuchodonosor. Dans son désespoir, elle lui demande même de livrer la ville à Holopherne. Tout, plutôt que la mort à petit feu en souffrant les affres de la soif! De guerre lasse, Ozias plaide pour un délai de cinq jours.

Judith entre en scène

Il faut attendre au huitième chapitre, sur les seize que compte le livre qui porte son nom, pour entendre enfin de parler de Judith. Que dire de cette veuve? Elle est absolument parfaite à tous égards. Sa grande beauté ne l'empêche pas de mener une vie exemplaire, vouée à la prière et au jeûne, dans une juste et sainte crainte du Seigneur.

Apprenant qu'Ozias est sur le point de flancher, elle le convoque avec les autres autorités de Béthulie et se met à les haranguer tous d'une voix ferme. Mais où est donc passée leur confiance en Dieu? Pourquoi le tentent-ils avec leur ultimatum de cinq jours ?
 
Quel culot! S'adresser ainsi aux chefs!  Mais personne ne la renvoie à sa cuisine. Nul doute que ses convictions impressionnent et que sa pieuse réputation établit sa crédibilité. Ozias, cependant, demeure pragmatique : le peuple a soif. Dans l'immédiat, il n'y a que cela qui compte. Alors, ne pourrait-elle pas intercéder auprès du Seigneur pour qu'il fasse pleuvoir?

Mais Judith attend plus que cela de la part de Dieu. Non, affirme-t-elle, Dieu accomplira par sa main une action décisive en faveur de son peuple (8,32). Il y une telle fermeté dans son regard, une telle conviction dans sa voix, qu'Ozias la bénit simplement, sans poser la moindre question : « Va en paix... » (8,35).

Visiblement, Judith a une idée derrière la tête! Cependant, le lecteur découvrira à mesure son plan que nous pourrions qualifier de « machiavélique » s'il ne lui avait pas été inspiré par Dieu.

La métamorphose de Judith

Après avoir prié, Judith passe à l'action. Bientôt, une femme séduisante se présente à la porte de la ville avec sa servante chargée de vivres. Les gardes sont stupéfaits : est-ce bien Judith, cette veuve retirée dans la prière depuis la mort de son mari et portant ces derniers temps, le sac et la cendre en signe de deuil et de contrition?

Les deux femmes marchent sans hésiter vers le camp d'Holopherne. Judith se présente comme une déserteuse prête à tout pour sauver sa vie. Conduite à Holopherne, elle l’envoûte. Il n'en a plus que pour son visage et son corps séduisants. Les flatteries de la belle veuve ont tôt fait d'endormir ce qu'il pouvait lui rester de méfiance. Il avale naïvement la belle histoire qu'elle lui raconte, sans réaliser qu'elle tisse habilement la vérité au mensonge

L'art de professer sa foi et son espérance tout en bernant l’ennemi!

Le discours de Judith à Holopherne joue en effet sur deux plans. Elle brode bien un peu en faisant miroiter à Holopherne une victoire à portée de main. Mais ne dit-elle pas strictement la vérité quand elle affirme qu'elle est une veuve pieuse (11,17) : « Dieu m'a envoyée pour réaliser avec toi des entreprises dont la terre entière sera stupéfaite quand on les apprendra ? » (11,16) Car c'est bien ce qui arrivera, mais pas du tout comme l'imagine Holopherne.

Vue aérienne de tell es sultan

Judith tenant la tête d’Holopherne. Gertrude Crête, SASV. Encres acryliques sur papier, 2000 (photos © SEBQ) 

Au bout de trois jours

Au terme de trois jours, une durée si souvent associée dans la Bible à l'œuvre de Dieu, les événements se précipitent. Holopherne n'en peut plus de savoir Judith dans le voisinage. Il la désire de plus en plus et l’invite à un banquet. Enivré par sa présence, il se sert du vin en abondance. Quand finalement tout le monde se retire pour le laisser seul avec Judith, il s'effondre sur le lit, ivre mort. Judith s'éclipse pour une dernière prière puis revient. Avec une détermination sans faille, elle saisit le grand sabre abandonné par le général et, de deux grands coups, parvient à lui détacher la tête qui roule sur le sol. Sans se démonter, elle la ramasse, sort de la tente, la tend à sa servante qui la met dans sa besace.

Il ne reste plus aux deux femmes qu'à rentrer à Béthulie. Bientôt la tête de l'orgueilleux général est accrochée aux remparts. La suite de l'histoire est assez prévisible ; le moral des Israélites remonte aussi vite que décline celui des Assyriens. Ils détalent comme des lapins devant les Israélites ragaillardis. La victoire de ces derniers est totale. L'heure est l'action de grâce!

La fin justifie-t-elle les moyens?

Peut-on mentir sans vergogne, ruser, tromper et même tuer si la cause en vaut la peine? Question morale difficile, mais qui se pose autrement si l'on considère que le livre de Judith est une fiction. Ah, je ne vous l'avais pas dit? Oui, une fiction! Nabuchodonosor, s'il a bien existé, n'a en revanche jamais été roi des Assyriens. Et les auteurs du livre se montrent très créatifs avec les dates et les événements. Leur projet est théologique : ils veulent soutenir l'espérance et la foi de leurs contemporains de l'époque grecque qui, dans une Judée à l'avenir incertain, risquent de se décourager. Dieu ne les abandonne pas, il demeure comme toujours le Dieu fidèle à son peuple et il choisit pour le sauver les moyens les plus insignifiants : une faible femme qui n'a que sa propre confiance en Dieu et sa sainteté à opposer à de puissantes armées. De plus, en portant un nom qui veut tout simplement dire « juive », elle devient un modèle à imiter pour tout le peuple.

Anne-Marie Chapleau est bibliste et professeure à l’Institut de formation théologique et pastorale de Chicoutimi (Québec).

ivoire phénicien

Au féminin

Lors du lancement de cette rubrique, trois femmes, fondatrices du groupe de recherche ECPB (Entre contes, psychanalyse et Bible) et vivant à Fribourg (Suisse), nous offraient une lecture symbolique qui jette un regard œcuménique et transdisciplinaire sur la Bible. Une nouvelle série de textes, signés par Anne-Marie Chapleau et Patrice Perreault, mettent en valeur une collection d’œuvres d’art de l’artiste Gertrude Crête.