Vladimir Ilitch Lénine, 1870-1924 (Pavel Joukov / Wikipédia).

Qui ne travaille pas ne mange pas : de Paul à Lénine

François DoyonFrançois Doyon | 21 septembre 2026

Comment une consigne adressée à quelques chrétiens est devenue loi coloniale et principe révolutionnaire.

Peu de versets ont connu une carrière politique aussi inattendue. Durant sa présidence de la colonie anglaise de Jamestown, en 1608-1609, John Smith en fit une règle de gouvernement. Un peu plus de trois siècles plus tard, Lénine le présenta comme un principe élémentaire du socialisme. Une implantation coloniale qui cherchait à assurer sa survie et une révolution décidée à abolir l’ordre bourgeois se retrouvaient ainsi sous la même sentence du Nouveau Testament.

La Deuxième épître aux Thessaloniciens formule cette sentence avec une concision qui semble déjà faite pour les affiches : « En effet, lorsque nous étions près de vous, nous vous donnions cet ordre : Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus! » (2 Thessaloniciens 3,10, TOB). Isolée de son contexte, la phrase paraît énoncer une loi universelle. Replacée dans la lettre, elle vise une situation beaucoup plus circonscrite.

Une loi à Jamestown

L’usage du verset par John Smith n’est pas une légende, mais sa source demande à être présentée avec précision. Nous ne possédons pas le procès-verbal d’un discours prononcé à Jamestown. C’est Smith lui-même qui rapporte l’épisode dans The Generall Historie of Virginia, New-England, and the Summer Isles, publié en 1624, plus de dix ans après les faits. Son récit est donc rétrospectif et contribue à le mettre en scène comme le chef énergique qui aurait sauvé la colonie du désordre.

Smith décrit une implantation fragile, aux provisions endommagées par l’humidité, les rats et les vers. Devenu président du conseil colonial, il répartit les hommes en groupes de travail et leur impose six heures de labeur quotidien. Il affirme alors qu’ils devront désormais obéir « comme à une loi » à cette maxime : « he that will not worke shall not eate », celui qui refuse de travailler ne mangera pas. Il ajoute aussitôt une exception : « except by sicknesse he be disabled », sauf s’il en est empêché par la maladie. Selon son calcul, le travail de trente ou quarante hommes industrieux ne devait plus entretenir cent cinquante oisifs.

La consigne fraternelle d’une lettre chrétienne devient ici un règlement colonial appuyé par la menace d’une punition. Smith fait même dresser un tableau public des mérites de chacun afin d’encourager les travailleurs et de couvrir les autres de honte. La faim sert d’instrument disciplinaire. Pourtant, l’exception qu’il formule mérite d’être retenue : la règle concerne celui qui refuse le travail, non celui que la maladie rend incapable de l’accomplir. Sur ce point, Smith a perçu une nuance essentielle du texte grec.

Du verset au mot d’ordre socialiste

Lénine reprend la même formule dans L’État et la révolution, rédigé en 1917. Il la situe dans la première phase de la société communiste, celle où les moyens de production sont devenus propriété commune, mais où la distribution reste encore proportionnée au travail fourni. « Qui ne travaille pas ne mange pas » devient alors, sous sa plume, un « principe socialiste », distinct de la formule réservée à une phase supérieure du communisme : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. »

Le propos prend une portée plus concrète en octobre 1917, dans Les bolcheviks garderont-ils le pouvoir? Lénine présente la maxime comme la première règle que les soviets pourront appliquer une fois maîtres de l’État. Elle vise notamment les capitalistes et les membres des élites administratives que le nouveau pouvoir entend contraindre à travailler. Les carnets de travail et les cartes de rationnement doivent permettre d’associer l’accès au pain à l’accomplissement d’une tâche reconnue par l’État.

Dans une lettre du 22 mai 1918 sur la famine à Petrograd, Lénine qualifie encore la sentence de principe « premier, fondamental et radical » du socialisme. Il la rattache cette fois au monopole public des céréales, au recensement des réserves et à la livraison obligatoire des surplus. La formule entre enfin dans le droit : l’article 18 de la Constitution de la République socialiste fédérative soviétique de Russie, adoptée en juillet 1918, fait du travail le devoir de tous les citoyens et donne pour devise à la République : « Qui ne travaille pas ne mange pas. »

Lénine ne convoque pas Paul comme autorité religieuse. Il reçoit une formule biblique déjà devenue maxime et lui donne une fonction révolutionnaire. Sa cible première n’est pas le pauvre sans emploi, mais le propriétaire qui vit, à ses yeux, du travail d’autrui, ainsi que toute personne qui se soustrait à l’effort collectif. Une modification discrète élargit néanmoins la portée de la sentence. Le grec dit : « si quelqu’un ne veut pas travailler ». Le slogan soviétique dit simplement : « qui ne travaille pas ». Entre le refus volontaire et l’absence de travail, la différence est considérable.

À Thessalonique, de qui parle-t-on?

Une précision s’impose d’abord. La Deuxième épître aux Thessaloniciens se présente comme une lettre de Paul, Silvain et Timothée (2 Thessaloniciens 1,1), mais son authenticité paulinienne demeure discutée. Certains exégètes l’attribuent à Paul, vers le début des années 50 ; d’autres y voient l’œuvre ultérieure d’un disciple écrivant en son nom. Par commodité, on peut parler ici de Paul pour désigner la voix de la lettre. Même si l’on retient une rédaction deutéro-paulinienne, le passage prolonge un enseignement déjà présent dans la Première épître aux Thessaloniciens, dont l’authenticité n’est guère contestée : vivre paisiblement, s’occuper de ses propres affaires et travailler de ses mains afin de ne dépendre de personne (1 Thessaloniciens 4,11-12).

Le verset 10 appartient à un ensemble qui va de 2 Thessaloniciens 3,6 à 3,15. Les auteurs commencent par rappeler leur propre conduite. Ils disent avoir travaillé « nuit et jour, dans la fatigue et dans la peine », sans manger gratuitement le pain de personne, bien qu’ils aient eu le droit de recevoir un soutien matériel. Leur renoncement à ce droit devait fournir un exemple à la communauté. La lettre ne déclare donc pas illégitime toute personne entretenue par d’autres ; elle prend pour modèle des missionnaires qui ont choisi de ne pas peser sur une Église encore vulnérable.

Le problème vient de certains membres qui vivent ataktōs, terme qui signifie moins « paresseusement » que « d’une manière désordonnée ». Le verset 11 joue sur les mots : ils ne travaillent pas, mais se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Leur désœuvrement devient une source d’agitation dans le groupe. La consigne du verset suivant éclaire celle du verset 10 : qu’ils travaillent dans le calme et mangent le pain qu’ils auront eux-mêmes gagné.

Le verbe décisif est thelei, « veut ». La lettre ne parle pas de celui qui ne peut pas travailler, que ce soit en raison de la maladie, d’une incapacité ou de l’absence d’un travail accessible. Elle vise celui qui, pouvant contribuer à sa subsistance, choisit de vivre aux dépens des autres. Rien n’autorise à transformer directement ce cas en jugement sur les personnes pauvres, sans emploi ou incapables d’occuper un emploi rémunéré.

La sanction envisagée n’est pas bénigne. La communauté doit cesser d’entretenir cette conduite et prendre ses distances avec celui qui refuse l’avertissement, afin qu’il éprouve de la honte. Il ne faut pas atténuer la rudesse de cette discipline. Le texte lui impose toutefois une limite : l’auteur demande de ne pas tenir le fautif pour un ennemi, mais de l’avertir comme un frère (3,15). Deux versets plus tôt, les autres croyants sont encore invités à persévérer dans le bien (3,13). Le retrait du soutien à quelques récalcitrants ne supprime donc pas l’obligation générale de la bienfaisance.

Pourquoi certains Thessaloniciens avaient-ils cessé de travailler? Une interprétation longtemps dominante invoque l’attente imminente du retour du Christ : puisque la fin paraissait proche, le travail ordinaire aurait perdu son sens. Cette hypothèse convient au climat eschatologique des deux lettres, mais le texte n’établit jamais ce lien de causalité. D’autres recherches privilégient une explication sociale. Des croyants de condition modeste auraient cherché l’entretien de chrétiens plus riches selon les usages du patronage gréco-romain ; peut-être certains prédicateurs attendaient-ils aussi d’être nourris par la communauté. Les motifs exacts nous échappent. Le comportement visé, lui, est clair : des personnes aptes au travail se font entretenir tout en troublant la vie du groupe.

Le mot que les slogans ont effacé

John Smith et Lénine n’ont pas inventé la sévérité du verset. La menace de ne plus manger appartient bien au texte. Tous deux ont aussi reconnu la logique de réciprocité qu’il contient : lorsque les ressources sont communes et limitées, celui qui peut contribuer ne doit pas faire porter volontairement sa part aux autres. Ils ont cependant déplacé la phrase hors de la petite assemblée chrétienne pour la remettre à une autorité politique chargée de déterminer qui travaille, quelle activité compte comme travail et qui recevra du pain.

Ce déplacement explique en partie la fortune du verset. Une mesure de discipline interne s’est muée en maxime générale du gouvernement des populations. Son usage contemporain contre les programmes d’aide sociale accomplit souvent le même élargissement : il applique à tous ceux qui ne travaillent pas une parole qui concernait quelques croyants refusant de travailler. Il oublie en outre que le passage maintient l’appel à faire le bien et refuse de transformer le fautif en ennemi.

Pour les premiers lecteurs, 2 Thessaloniciens 3,10 rappelait qu’une solidarité durable suppose aussi la responsabilité de ceux qui peuvent y prendre part. Le verset condamne l’exploitation volontaire de la générosité ; il ne déclare pas les personnes vulnérables indignes de manger. Avant de le brandir contre ceux qui ont faim, il faudrait donc conserver le petit verbe que les slogans effacent le plus facilement : « veut ».

Sources documentaires

Texte biblique. 2 Thessaloniciens 3,6-15, Traduction œcuménique de la Bible (TOB). Consulter
John Smith. The Generall Historie of Virginia, New-England, and the Summer Isles, livre III, chap. X, Londres, 1624, p. 83. Consulter
Vladimir Ilitch Lénine. L’État et la révolution, chap. V, section 3, 1917. Consulter
Vladimir Ilitch Lénine. Les bolcheviks garderont-ils le pouvoir?, 1er octobre 1917. Consulter
Vladimir Ilitch Lénine. Sur la famine. Lettre aux ouvriers de Petrograd, 22 mai 1918. Consulter
Constitution russe de 1918. Constitution de la République socialiste fédérative soviétique de Russie, art. 18. Consulter
R. Russell. « The Idle in 2 Thess 3.6-12: An Eschatological or a Social Problem? », New Testament Studies 34/1 (1988), p. 105-119. Consulter
Bruce W. Winter. « If a Man Does Not Wish to Work…: A Cultural and Historical Setting for 2 Thessalonians 3:6-16 », Tyndale Bulletin 40 (1989), p. 303-315. Consulter
Paul Foster. « Who Wrote 2 Thessalonians? A Fresh Look at an Old Problem », Journal for the Study of the New Testament 35/2 (2012), p. 150-175. Consulter

François Doyon détient un doctorat en philosophie de l’Université de Montréal. Il est enseignant en philosophie au cégep de Saint-Jérôme et doctorant en théologie à l’Université Laval (Québec).

Curieuse Bible

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La Bible comporte beaucoup d’éléments insolites, de passages obscurs, de détails cocasses. Il s’agit d’éléments parfois secondaires, mais qui font partie intégrante de la Bible et qui contribuent à sa richesse. Au fil des ans, plusieurs chroniqueurs se sont succéder pour présenter quelques-unes de ces curiosités de la Bible.