Champ de blé avec cyprès. Vincent van Gogh, 1889. Huile sur toile, 73 x 93,4 cm. Metropolitan Museum of Art, New York (Wikimedia).

Des arbres religieux?

Sébastien DoaneSébastien Doane | 23 mai 2022

« Tous les arbres des champs connaîtront que je suis le Seigneur. » (Ez 17,24)

Nous sommes habitués à lire la Bible pour comprendre notre relation avec Dieu. Pourtant, dans certains textes bibliques, des animaux comme les vaches qui se repentent et invitent Dieu à la conversion ont aussi des relations directes avec le Seigneur. Dans le chapitre 17 du livre d’Ézéchiel, la connaissance de Dieu est même attribuée aux arbres. Est-ce une métaphore? Ou est-ce que la culture biblique attribue aux arbres la possibilité d’être en relation avec la divinité?

Selon les notes de la TOB, le début d’Ézéchiel 17 est une « allégorie subtile et gauche ». Une manière respectueuse de dire que les images proposées par le texte sont difficiles à comprendre. Pour parler de la destruction du Royaume de Juda par Nabuchodonosor, le roi de Babylone, Ézéchiel décrit un aigle représentant Nabuchodonosor transportant une haute cime représentant Jehoïakim, le roi de Jérusalem vers Babylone. Cette allégorie montre que le descendant du roi de David n’est pas resté fidèle et que le Seigneur agit par l’invasion de l’armée babylonienne.

Un rameau messianique

Les derniers versets du chapitre changent de ton pour apporter une perspective beaucoup plus positive. Si le roi déporté était représenté par la cime d’un arbre, le Seigneur y prend un rameau, pour le ramener sur une montagne élevée d’Israël. Ce rameau portera d’autres rameaux, donnera du fruit et deviendra un cèdre magnifique où pourront habiter toutes sortes d’oiseaux à l’ombre de ses branches. « Alors tous les arbres de la campagne connaîtront que je suis le SEIGNEUR, qui fait ramper l’arbre élevé, élève l’arbre qui rampe, dessèche l’arbre vert, et fait fleurir l’arbre sec. » (Ez 17,24)

Ce rameau qui devient un grand arbre sur une montagne d’Israël fait penser à un passage bien connu d’Isaïe 11,1 qui annonce ainsi un messie après l’écroulement des rois davidiques : « Un rameau sortira de la souche de Jessé (le père de David), un rejeton jaillira de ses racines. » Dans les deux cas, l’image de la transplantation d’un rameau permet au prophète d’annoncer que la fidélité du Seigneur tiendra malgré la fin de la royauté davidique.

Des arbres peuvent-ils connaître Dieu?

Ainsi, les arbres qui « connaissent alors le Seigneur » représentent, de façon allégorique, les humains qui voient la fidélité de Dieu au-delà de la destruction dans la possibilité de renouvellement de son alliance. Cependant, cette allégorie repose sur la croyance que Dieu n’est pas sans rapport avec la nature.

En Genèse 1,9, c’est la parole de Dieu qui fait que la terre se couvre de verdure et d’arbres. Le Psaume 65,10-14 montre que ce Dieu est encore en action puisque c’est lui qui fait pleuvoir et ainsi permet aux plantes de pousser et aux animaux (dont les humains) d’en manger. Bien plus, le cantique de Daniel 3,76 invite « toutes les plantes de la terre » à bénir, célébrer et exalter le Seigneur à jamais.

Ainsi, Ézéchiel propose que les arbres connaissent le Seigneur comme une allégorie pour évoquer la relation entre le peuple d’humains et son Dieu. Or, cette allégorie repose sur une conception biblique selon laquelle les végétaux ont été créés par Dieu, qu'ils reçoivent son attention constante par la pluie et qu’en retour, ces végétaux le célèbrent.

Ce constat montre une conception du monde qui cadre mal avec une pensée moderne cartésienne. Bien plus que de souligner un curieux passage biblique, en écrivant cet article, je vous invite à repenser autrement les liens indissociables entre les divers membres de la création. Le salut de la planète aux prises avec une crise écologique n’est peut-être pas exclusivement du côté de la technique et de la science. Tant que nous considérons que les humains sont à part de la nature, il y a peu de chance de s’en sortir. L’exceptionnalisme humain, a souvent été fondé sur des textes bibliques comme Genèse 1,27-28 qui fait de l’humain l’image de Dieu et celui qui domine sur les animaux et l’ensemble de la terre. Or, d’autres passages comme Ézéchiel 17 montre que les végétaux, comme les humains, ont aussi une relation avec Dieu. L’interconnexion entre les diverses formes de vie sur terre fait partie des textes fondateurs du judaïsme et du christianisme. En prendre pleinement conscience pourrait être une voie de salut.

Sébastien Doane est professeur d’exégèse biblique à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval (Québec).

Curieuse Bible

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